ANATE, KOUMEALO

 

Frontières du jour

Bordeaux: Anna Editions, 2004

ISBN : 2-915368-01-5

139 pages


Recueil de huit nouvelles de longueur variable, Frontières du jour est, dans sa plus grande partie, illustration de la notion de  « frontière », tour à tour déclinée sous ses formes géo-politiques, psychologiques, affectives, linguistiques, ethnico-culurelles sur fond de diverses crises politico-sociales beaucoup plus prononcées dans quelques unes des nouvelles. Mais on y trouve aussi une nouvelle de nature magico-réaliste, fantastique si l’on veut (« Les onirophages » (119-131) – néologisme pour nommer les « mangeurs de rêves »).

« Frontières du jour » (11-37), la nouvelle éponyme, la première du recueil et aussi la plus longue, de ce fait donc la plus importante, illustre certainement le mieux la notion de frontière : un homme d’affaires, Tom Egnabé, en voyage d’affaires au Nimbé, est incapable de rentrer chez lui au Limago, bloqué à la frontière qui sépare les deux pays. Celle-ci est close pour des raisons de troubles politiques au Limago. Voulant coûte que coûte revoir sa famille le plus tôt possible, il remonte vers le Nord du Nimbé puis passe au Safo d’où il compte rentrer chez lui. La frontière Safo/Limago est aussi fermée pour les mêmes raisons. De Safo, après bien de péripéties, il arrive à Ashanta, le troisième pays frontalier du Limago. Ici aussi, la frontière est fermée. (On aura certainement reconnu le cadre à peine masqué de l’action ; les Togolais y reconnaîtront facilement les allusions à la réalité de leur pays).

Toma perd le nord pour ainsi dire et se retrouve dans un hôpital à Ashanta, en proie à de graves troubles psychiques. Il est cependant assez lucide pour analyser sa propre situation. Dans une lettre destinée à sa femme (elle ne lui parviendra jamais parce que Limago « brûle » (36)), il écrit : « Après toutes ces frontières, je me bats maintenant contre mon propre corps » (35). Mais c’est l’un de ses thérapeutes, sans doute, qui élève le plus explicitement possible le drame « frontalier » de Toma à la portée universelle que Anaté entendait donner à sa nouvelle : « Finalement », commente-t-il philosophe, « nos histoires d’hommes ne sont que des histoires de frontières, et les histoires de frontières, sont avant tout celles des hommes. Les frontières que nous dressons, celles que nous passons, celles qui sont infranchissables, celles qui nous façonnent… Des frontières intérieures, des frontières extérieures » (36).

L’exploration de la notion de frontière à travers les trois prochaines nouvelles (« Cent frontières » (39-59) ; « La terre a bougé » (61-74) et « La voix du malentendu » (75-88)), quoique entreprise d’une autre perspective, se mue en exercice rhétorique un peu forcé, même si cela octroie une certaine unité thématique au recueil. Cette impression est renforcée par de nombreux textes (surtout de l’universitaire Sory Camara) mis en exergue. La plume d’Anaté se libère, heureusement, lorsqu’elle s’élève contre le mariage forcé dans « Le rapt » (89-97), la misère et la faim dans « Mana » (99-105) – rappelant en quelques endroits Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane – ou encore la répudiation des femmes par leurs mari pour cause d’infertilité dans « La colombe blessée » (107-117). Cette critique sociale est la bienvenue d’autant plus que les écrivaines togolaises semblent souvent l’éviter ou ne l’offrir que de biais.


Koffi Anyinefa – Janvier 2009