BROCKE, AMAKA

 

(Avec la collaboration de Marc Cavé)

La Fille errante

Paris : L’Harmattan, 2005

ISBN : 2-7475-9546-3

193 pages


Voici, après Une Esclave moderne d’Akofa et Journal d’une bonne de Boutora-Takpa, un autre texte sur l’esclavage domestique des enfants. De toute évidence, les auteurs togolais élèvent de plus en plus leurs voix contre cette pratique sociale ignoble mais bien ancrée dans les mœurs. Le livre de Brock dit éloquemment son intention dans la postface : « [….] je compte sur ceux qui auront lu cette histoire pour la raconter aux autres. Que tous entendent ce qui se faisait et se fait encore, dans certaines familles, par la bouche d’une de celles qui n’ont pas eu droit à la parole, au Togo, on les nomme les amegbonovi et dans chaque autre pays d’Afrique, elles portent un nom qu’on chuchote de maison en maison pour ne pas ébruiter qu’on y perpétue encore la tradition de la servitude. » (193)

A l’âge quatre ans, Amaka quitte sa mère et son Ghana natal pour aller vivre avec une tante à Sokodé. Quelques temps après, elle est confiée à sa grand-mère vivant à Tchévié. Celle-ci nourrit mal l’enfant, la maltraite, la bat et l’exploite comme main d’œuvre gratuite dans ses différents petits commerces. Akama quitte Tchévié et retourne à Sokodé, cette fois-ci, vivre chez une autre tante, cadette de sa mère. La belle maison de la tante et ses nombreux enfants avaient fait pensé à la protagoniste qu’elle y connaîtrait une meilleure vie. En réalité, dans cette famille, elle abat plus de travail, elle est méprisée par ses cousins. Seul le père qui oblige sa femme à inscrire Amaka dans une école éprouve une certaine compassion pour son sort. En fait, cette attention n’est pas désintéressée : on apprend un peu plus tard dans le texte qu’il a longtemps sexuellement abusé de la nièce de sa femme, du reste comme deux de ses fils.

Le temps passe : le père – à peine connu – de la protagoniste meurt et à cette occasion, elle rentre au Ghana pour les funérailles. Elle implore sa mère de ne plus rentrer à Sokodé, mais en vain. De retour à Sokodé, les brimades et la servitude continuent. Les cousins émigrent l’un après l’autre en Europe. Lorsqu’un de ces cousins vivant à Bonn a besoin d’une bonne pour la petite fille que lui a fait une Allemande, Amaka embarque pour l’Allemagne. Ici, le travail est moins onéreux, mais bientôt la maîtresse devient jalouse. Elle pense à tort que son mari couche avec Amaka. Celle-ci est repoussée vers les cousins en France qui vont de nouveau rentrer dans leur ‘droits’ d’exploitation de leur cousine. Cependant, lentement, Amaka apprend à devenir autonome, trouve du travail de son propre chef et quitte ses cousins pour s’installer comme baby-sitter pour un couple de Français.

Trente-cinq ans après avoir été séparée de sa mère, Amaka retourne au Ghana lui rendre visite et demaner réponse à la question qui la préoccupe depuis cette séparation : pourquoi a-t-elle été envoyée vivre chez des parents méchants et pas ses autres frères et sœurs ? Pourquoi est-elle devenue cette fille errante passée de mains en mains pour servir d’autres et se faire abuser aussi bien phyisiquement qu’émotionnellement ? Sa question reste cependant sans réponse. Tout ce qu’on peut lui offrir en guise de consolation c’est de lui rappeler qu’être amegbonovi est plutôt banal et de lui demander d’oublier ce qui s’est passé. Une fois de retour en Europe, Amaka apprendra qu’au Ghana certains groupes ethniques rejettent le dixième enfant de la famille… Et elle était le dixième enfant de sa mère.

Ce texte autobiographique cloue donc aussi au pilori certains aspects de la tradition (culte des jumeaux, funérailles) mais parce qu’ils soulignent la précarité matérielle et l’instabilité pyschologique de la narratrice. D’un très grand réalisme, il est écrit dans une langue simple et directe. Comportant des phrases entières en mina (suivies d’une traduction française) et décrivant souvent une certaine quotidienneté togolaise, il ne manquera pas de plaire aux lecteurs togolais, même s’ils y découvriront certaines erreurs (la mer n’existe pas à Sokodé comme il est suggéré à la page 137).

Ce qu’on retiendra finalement de ce texte c’est le condition ignoble que sa propore famille a réservée à Amaka. Espérons, comme elle, que la lecture de son texte contribuera à sensibiliser les Togolais à la pratique si courante de l’esclavage domestique des enfants.


Koffi Anyinefa – Juin 201