COUCHORO, FELIX

 

L’Esclave [Œuvres Complètes. Volume 1 : pp. 19-149]

London, Ontario (Canada) : Mestengo Press, 2005 -- ISBN : 0-9699145-3-9

[Lomé : Editions Akpagnon, 1998]

[Paris : Editions Akpagnon, 1983]

[Lomé : Togo Presse, 27 avril – 30 septembre 1962]

[Paris : Editions de la Dépêche Africaine, 1929]


Au seuil de ce compte-rendu, il faut saluer l’heureuse initiative du Professeur Laté Lawson-Hellu – et de ses collaborateurs, les Professeurs S. Amegbleame, A. Ricard et J. Riesz – qui a rassemblé, en trois volumes, les œuvres complètes de Félix Couchoro. Il était temps que ces textes publiés dans leur majorité sous forme de feuilletons dans Togo Presse, le quotidien national togolais, fussent rendus largement accessibles.

Ce premier roman de Couchoro occupe une place capitale au sein des lettres francophones africaines, pour avoir non seulement été parmi les tout premiers textes de ce champ littéraire mais aussi du fait de son histoire éditoriale singulière (voir ci-dessus).

C’est dans une géographie à cheval sur les deux rives du Mono que se partagent le Bénin (le Dahomey à l’époque) et le Togo que Couchoro – certainement une condamation de la déstabilisation d’unités ethnico-régionales anciennes par la colonisation – campe son histoire. Dans un des nombreux villages riverains du Mono, vit Komlangan, un riche paysan polygame devenu chef de sa famille à la mort de son père. Dans sa concession, vivent non seulement ses trois premières femmes mais aussi sa mère et ses deux frères, Kodjo et  Mawulawoê ainsi que la femme de ce dernier. Tout semble plutôt aller pour le mieux jusqu’au jour où Komlangan prend une quatrième femme, Akoéba. Très vite, Mawulawoê, l’esclave du titre, acheté par le père de Komlangan mais aujourd’hui intégré dans la famille comme membre à part entière, et la nouvelle mariée s’installent secrètement dans une relation adultère, voire incestueuse. Le secret est découvert et confié à une amie par la femme (stérile) de Mawulawoê. Elle meurt, empoisonnée. Alors commence la valse des décès : la confidente de la femme de Mawulawoê meurt non sans avoir mis la puce à l’oreille à Komlangan qui meurt à son tour d’empoisonnement. Celui-ci mort, Mawulawoê peut finalement régner en maître tout puissant sur la famille et mettre la main sur les biens de Komlangan qu’il convoitait depuis la mort de leur père. De sa relation avec Akoéba, naît un garçon que la famille finit par accepter après quelques réticences. Cependant, ses relations avec la famille se détériorent. L’esclave régnant en maître ne sera détrôné qu’au retour du Gabon de Gabriel, frère de Komlangan. Mawulawoê tente de le faire éliminer par des tueurs à gage. Lorsque le complot échoue, sous la menace de Gabriel, il avoue, humilié, son forfait.

Alors que le lecteur s’attend à un retour à la normale, Couchoro relance son histoire : Akoêba, de nouveau enceinte de Mawulawoê, est poussée par ce dernier à tenter un avortement qui tourne mal. Après avoir dénoncé tous les crimes de Mawulawoê, elle meurt. L’esclave s’adonne à la boisson puis se pend. Quelque années plus tard, Gabriel, vole en justes noces avec Dovi, une villageoise rencontrée à son retour du Gabon, dans une ambiance plutôt guindée avec valse, chansonnettes françaises et musique de violons. Tout est bien qui finit bien.

Couchoro a réuni ici tous les ingrédients du mélodrame classique : amour, convoitise, jalousie, adultère, inceste, meurtre, empoisonnement, rapt, repentir et justice divine ! On se croirait loin des rives du Mono, du moins sur le plan de cette intrigue mouvementée se prêtant mieux (la littérature populaire nous a habitués cela !) à un cadre urbain. Mais en choisissant de planter ces lieux communs de la littérature populaire/urbaine dans ces communautés rurales mouillées par le Mono, il s’agissait tout simplement peut-être de montrer l’universalité des thèmes proposés mais aussi l’humanité des villageois africains comme il le dit du reste dans sa préface au roman : « C’est dans l’un de ces villages que se place le cadre de ce roman. Dans le simple décor d’une maison de campagne, des passions s’agitent comme dans le cadre d’une vie de ‘civilisés’ avec son confort. On verra que la passion n’est point l’apanage de telle race parvenue à un certain degré de civilisation. La passion n’a besoin pour naître que du cœur de l’homme. » (23)

Ce roman comporte certainement des longueurs inutiles (répétition d’événements, récapitulation des rebondissements de l’intrigue, envolées philosophico-morales de l’auteur) qui peuvent ennuyer. Le style inauguré ici par Couchoro semble être beaucoup plus adapté au feuilleton de journal qu’au roman. Rétrospectivement, c’est ce qui pourrait expliquer, entre autres, qu’il ait fini par choisir de se faire publier dans la presse quotidienne.


Koffi Anyinefa – Février 2011




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L’Héritage, cette peste [Oeuvres complètes. Volume 1; pp. 325-395]

London, Ontario: Mestengo Press, 2005

[Lomé: Imprimerie Editogo, 1963]

[Paris : Editions Akpagnon, 1998]

[Togo-Presse, 16 février – 17 avril 1963 (feuilletons)]



John Atsou, bijoutier à la retraite, filant ses derniers jours sur sa ferme non loin de Baguida, meurt subitement sans laisser, apparemment, de testament. Comment répartir ses biens (ladite ferme, des bijoux, et deux maisons à Lomé) entre ses enfants nés de trois lits ?

Les jumeaux Côme et Damien qui travaillent au Gabon reviennent au pays avec un plan bien arrêté pour faire main basse, avec l’aide de leur mère, sur l’héritage paternel : marier leur sœur, Eléonore, à un de leurs amis travaillant lui aussi au Gabon afin de l’exiler. En ce qui concerne l’autre héritier, Léon, il s’avère même qu’il n’en est pas un puisque né d’un autre homme – ce que seuls savent les jumeaux et leur mère : raison de plus pour l’écarter. Ce que personne dans la famille ne sait par contre, c’est que John, avant sa mort, avait désigné Eléonore comme gestionnaire de l’héritage et lui avait dévoilé le secret de la naissance de Léon. Celle-ci va déjouer tous les plans des frères jumeaux, garder indivis l’héritage paternel tout en dédommageant les frères qui avaient réclamé leur part avant de s’en retourner au Gabon. Elle va même épouser Léon à la fin du texte, ce qui permet ainsi à celui-ci de rester dans la famille, comme l’avait souhaité le patriarche.

Il n’y a sans doute pas sujet familial qui suscite le mieux les convoitises au sein d’une famille ou se prête plus naturellement à un traitement dramatique (riche en basses manœuvres, intrigues, calculs ou petits secrets d’alcove) que l’héritage. Il est qu’il reste une question d’ordre social importante – une peste si l’on veut bien accepter la représentation titulaire qu’en donne Couchoro – et ceci, universellement (on ne peut s’empêcher de penser ici au Nœud de vipères de François Mauriac).

Ce qui est peut-être singulier dans ce roman de Couchoro, c’est que le père désigne, contrairement à la pratique traditionnelle, une fille comme son légataire et fait un testament en bonne et due forme. Le vieux John, tout paysan qu’il fut, était bien moderne, féministe à sa façon. C’est dans la bouche du notaire que nous retrouvons condensée cette vision féministe de la répartition de l’héritage. A l’un de jumeaux avançant que « la coutume de chez nous n’admet pas dans la succession les filles destinées au mariage et à faire souche ailleurs » (774 dans l’édition de Mestengo), l’homme de droit répond : « Soyons logiques. Quelle garantie de bonheur et de bien-être assure, dans nos coutumes, à nos filles, le fait d’être mariées ? Nous n’en sommes pas encore au mariage sur contrat. Préfériez-vous l’hypothèque, sur votre bien-être personnel, d’une sœur mariée vivant pauvrement ? Voyez-vous une sœur mal établie vous couvrir de lettres à chaque courrier pour demander du secours ? Laissez-lui sa part et sa chance. Si elle a plus tard des enfants, cette part de patrimoine ne déviera pas en tombant dans les mains de vos neveux. » (774)

Malgré ses accents parfois essentialistes sur le caractère des femmes, par exemple foncièrement mensongères (« [….] Eléonore  [….] mentait, avec l’habilité que met la femme dans cet art essentiellement féminin. » (340), le roman de Couchoro est singulièrement féministe pour son temps.

Mais aujourd’hui, qu’en dire ? Dans un « Prologue », en fait un petit correctif historique, Couchoro rappelle que le drapeau allemand fut planté à Baguida (le 4 juillet 1884), un jour avant le Traité de Togo signé entre Nachtigal et Mlapa III. Couchoro souligne ainsi l’importance de Baguida, cadre de son roman, qu’il décrète « cité historique » du Togo. Dans les années 60, quand Couchoro écrivait son roman, Baguida avait déjà perdu de son importance historique mais était « l’une des gares les plus importantes de la voie ferrée Lomé-Anécho. » Cette voie ferrée est aujourd’hui hors de service et Baguida est devenue une banlieue de Lomé. Ceux qui ont connu cette Baguida mise en récit ici, éprouveront sans doute une certaine nostalgie du ‘bon vieux temps. Les plus jeunes pourraient, à travers les descriptions d’ambiance de gare ou d’activités sociales, se faire une bonne idée de ce que fut cette bourgade sur la voie ferrée Lomé-Aného.


Koffi Anyinefa

Octobre 2016


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Voici, en annexe la « Préface » à l’édition originale d’Editogo (dont on retrouve la page de couverture ici), préface absente de l’édition Mestengo (utilisée pour ce compte-rendu). A sa suite, la dernière page de cette édition-là.


PREFACE

Le titre de ce roman, le premier qu’EDITOGO édite depuis sa création, est des plus suggestifs. Il s’y trouve une bien curieuse antithèse.

Qui n’a pas rêvé à un moment de sa vie de posséder un bien au soleil ? Pour reprendre un terme cher à l’auteur, un bien laissé par son père ou un de ses proches parents, et dont il aura jouissance entière. Mais combien de fois aussi ce bien au soleil n’est-il pas une flèche empoisonnée. En effet, combien n’y a-t-il pas de familles désunies, d’hommes auxquels il ne reste plus que le soupir et la haine, lorsque cette peste a fait ses ravages.

Les affaires de succession et les palabres qu’elles provoquent, voilà l’un des fléaux sociaux du monde et en particulier de nos territoires d’Afrique.

En l’occurrence, John Atsou que l’on supposait être mort intestat, avait prévu les discussions des siens, à propos des biens par lui laissés – et il avait pris certaines précautions en confiant à sa fille Eléonore un rôle prépondérant : celui de sauver le patrimoine en le rendant indivis. Cette jeune fille de vingt ans, une collégienne presque, dont M. Couchoro a voulu faire la figure dominante de son roman, a su remplir ce rôle magnifiquement sous la conduite de l’auteur…

A l’occasion de l’événement qu’est le partage d’un patrimoine, Léon, ce jeune homme chez qui tout est probité, apprend qu’il était un fils adoptif de John Atsou. Cette révélation, il la doit à ses « frères gabonais » qui voyaient en lui un co-héritier gênant qu’il fallait rapidement mettre hors du jeu.

Seule Eléonore prend le lecteur par la main, pour l’aider à sortir de ce labyrinthe construit par Félix Couchoro en le faisant assister au déroulement rapide des faits qui se précipite dès le départ de la maison familiale de Léon et de sa mère, veuve de John Atsou.

La vente par les jumeaux gabonais de la part du bien – qui leur revenait, part qu’Eléonore a fait acquérir pour son compte et le mariage d’Eléonore et de Léon qui fera de ce dernier un co-héritier, voici ce qu’avait décidé le vieux John Atsou avant sa mort.

Couchoro a voulu qu’Eléonore, l’héroïne aimée, soit magnifique. Je pense qu’il a pleinement réussi.

AKAKPO-VIZAH


Dernière page (160)  de l’édition originale


Ouvrages parus :

L’Esclave, Roman

Amour de Féticheuse, Roman


Parus en feuilleton : “Togo-Presse”
Max Mensah, Roman

Béa et Marilou, Roman


En préparation :

Sinistré d’Abidjan, Roman

La dot, plaie sociale, Roman

Comment j’ai tué mon mari, Roman (suspense)

Le cadavre sur la route, Roman (policier)