EKUE, LAUREN

 

Icône urbaine

Paris : Anibwé, 2005

ISBN : 2-916121-02-1

157 pages


Flora d’Almeida travaille à l’ « Afro International », un magazine visant surtout le public ‘black’ parisien branché. Il n’y aurait pas eu meilleure journaliste pour couvrir la mode, le sport, la musique, bref tout ce qui puisse intéresser ce lectorat : Flora d’Almeida nage comme un poisson dans les eaux fortes de la culture afro-parisienne. Non seulement la connaît-elle intimement, mais sa profession lui permet aussi de se frotter souvent à ses stars et, occasionnellement à celles d’Outre-Atlantique de passage dans la capitale française.

Soirée dans une disco hip-hop; concerts hip-hop ; rencontres et flirts avec musiciens richissimes dans des hôtels cossus ; matches de basket-ball ; dîner chez un couple d’Afro-parisiens à la fortune suspecte (détournée des caisses de pays africains que servaient les pères politiciens); séjour de vacances au Togo natal ; routine professionnelle : voilà ce que raconte le texte de Lauren Ekué.

Le lecteur sera probablement d’abord frappé par l’ « emballage » du texte : une couverture évoquant plutôt une pochette de CD et les chapitres conçus comme des morceaux musicaux. Bref, ce texte nous est proposé comme un recueil de vignettes thématiques plus ou moins indépendantes, mais présentées comme un tout que cimentent la chronique des journées passées au journal et celle des amours de la protagoniste et narratrice.

Pour le lecteur d’un certain âge, ce texte semblera quelque peu étranger dans ses nombreuses références à la culture populaire contemporaine (française comme américaine). Il vaut mieux être « branché » pour l’apprécier à sa juste valeur. C’est dire qu’il viserait un public assez bien circonscrit. Mais c’est en même temps ce qui fonde son originalité et peut séduire tout comme le ton délibérément assuré, la langue argotique (anglicismes, verlan) des cités de la banlieue parisienne dont est issue Flora: « J’ai du talent, plus qu’il n’en faut. Je me refuse à vous convaincre. Bon gré, mal gré, vous finirez par vous en apercevoir. Ma suffisance, mon aplomb vous agacent ? Quel dommage ! […] Vos nerfs sont à vif, vous pensez tourner la page pour en finir une fois pour toute. Mission impossible, mon insolence vous domine et vous retient. » (9-10)

Flora connaît bien donc ces milieux branchés de Paris : elle y vit et travaille. Cependant, elle en est très critique surtout en ce qui concerne la culture hip-hop. Après avoir passé une nuit dans une boîte hip-hop, elle dit : « J’analyse ma soirée, un lendemain qui déchante encore. Un monde qui n’évolue pas. Rien ne change. Les Noirs chantent, dansent, lancent des modes, font la fête, baisent et créent l’événement. Mais la pauvreté risque de nous rattraper dès que la vieillesse pointera son nez. » (17) Ainsi, elle pose aussi la question importante de l’image de la jeunesse noire contemporaine identifiée et s’identifiant elle-même à travers la culture hip-hop : « De Paris à New York en passant par Londres ou Rio, les courants musicaux forgent notre réputation de fêtards. La télé nous enferme dans une certaine identité. Je ne m’étonne plus de ressembler aux chimériques demoiselles des vidéos musicales. J’ai pourtant cherché ces filles partout. Alors que je suis déjà prise entre deux continents, j’ai la culture musicale noire américaine qui dégouline de mes oreilles. Je me demande qui je suis. Notre image a si peu évolué, clichés sur clichés, nous demeurons les amuseurs de service. » (18). La critique socio-politique se fait acerbe de façon ponctuelle dans le texte. Ainsi sont abordés les problèmes d’insertion sociale auxquels font face les jeunes des banlieues issues de l’immigration ou dénoncées les exactions du régime Eyadéma lors de vacances de la narratrice au pays natal.

Mais, on peut lire ce texte aussi comme un roman d’amour : à la fin, Flora épouse le rédacteur en chef du magazine et fils de son fondateur, Michael Aaron, un Afro-américain, après avoir connu de nombreux déboires amoureux. Elle sera promue rédactrice en chef-adjoint et, comme son nouveau mari, rejetant la culture hip-hop, adopte l’afro et les vêtements en cuir popularisés par les Black Panthers. Mais ce n’est pas sans appréhension qu’elle envisage l’avenir de la tradition révolutionnaire de ces militants noirs des années 60 du siècle dernier. Dans un rêve à la fin du texte, Flora s’imagine grand-mère, entourée de petits-enfants riches ayant oublié les luttes de leurs aïeux et se comportant comme leurs pairs blancs de la classe dominante et ayant « altéré son sang à elle » (156) en épousant des blondes, des brunes, des rousses. Il y a comme un goût aigre-doux à l’histoire de Flora. Sa réussite sociale personnelle semble en même temps avoir pour de bon compromis les fondements identitaires de sa personnalité. Il lui faudra certainement repenser son identité à la lumière des faits contingents de sa vie.


Koffi Anyinefa – Avril 2009