D’ALMEIDA, CORINNE

 

Antibes

Paris : Gallimard, 2010

ISBN : 978-2-07-012735-1

283 pages


La narratrice (anonyme) de ce roman est une jeune femme d’origine togolaise, aide-soignante d’une vieille dame à Paris. Elle raconte ici son train-train professionnel on s’en doute peu divertissant qu’enjolivent cependant quelques personnages qu’elle rencontre dans l’immeuble où vit sa patronne. Entre deux tâches, elle s’adonne à la rêverie et se rappelle son passé au Togo à la lumière duquel le départ pour la France ressemble à une fuite devant une vie on ne peut plus tragique: le suicide de son père sur une île antillaise lointaine, le départ de la mère pour une destination inconnue le lendemain du 18e anninversaire de son unique sœur, le suicide de celle-ci, l’incendie de la maison familiale par la narratrice et dans lequel périt l’Albinos, son amant à qui elle avait d’abord fait prendre des somnifères.

Ce roman pourrait se lire comme une explication à l’immigration de la narratrice, ce qui du même coup prendrait en compte la présence d’Azul, une femme de ménage d’origine sud-americaine ( ?) – la géographie est peu précisée dans ce texte, mais en tout cas Azul est issue d’un pays hispanique – qui travaille dans le même immeuble quela narratrice. C’est au lendemain d’une horrible répression politique dans son pays et pendant laquelle meurent ses parents qu’elle arrive en France. Roman de l’immigration ? Peut-être.

Mais les malheurs en série de la narratrice au pays sont accompagnés d’une découverte de la sensualité et de la sexualité chez la narratrice où le voyeurisme et l’exhibitionisme semblent avoir été déterminants. Elle a longtemps observé sa sœur coucher avec l’Albinos, héritera de ce dernier après la mort de celle-ci. S’est-elle suicidée par jalousie ? Elle avait bien deviné que sa sœur lui convoitait l’Albinos et qu’elle avait couché avec lui la nuit du nouvel an, la veille de son suicide. La narratrice a eu aussi un autre amant, le photographe K.M. John chez qui elle entre en apprentissage, un apprentissage bien désigné pour une fille qui aimait tout regarder et à qui la mère avait offert un appareil photo avant de l’abandonner.

Ce roman, malgré les événements tragiques qu’il raconte est aussi un roman érotique. Sans tomber dans le pornographique banal, d’Almeida se plait à décrire sans détours – en des mots qui peuvent sonner trop verts aux oreilles de certains –les expériences sexuelles de son héroïne : « Pistil niché dans une corolle de tissus (léger tissu à rayures du caleçon, tissu plus épais du pantalon), la queue de K.M. John jaillit. Dehors, il pleuvait, peut-être. En suçant cette queue, je me sentais unie à la pluie qui peut-être tombait encore [….] En suçant cette queue, il me semblait que ma bouche était n’importe qu’elle bouche et cette queue, n’importe quelle queue. Poussant un âle, K.M John se retira. Je fermai les yeux. Un liquide chaud me frappa la figure par à-coups. Quand il eut cessé de m’atteindre, je rouvris les yeux. » (239)

A la fin du roman, la vieille femme meurt et la narratrice quitte Paris pour Antibes Nouveau départ ?: « La route est grise. La lune s’est effacée. [.... Je pense à Antibes. [.…] J’ai lu tout ce que je pouvais sur son histoire [.…] De ce que j’ai lu, je n’ai rien retenu. Sauf ce nom revenant partout devant mes yeux, en majuscules, en minuscules, en gras : ANTIBES, Antibes, Antibes. » (283)

Premier roman, apprenons-nous en quatrième de couverture, d’une jeune femme vivant dans la région parisienne et apparemment d’origine togolaise. Pour que Gallimard, une des plus grandes maisons d’éditions françaises, ait accepté de publier ce premier roman dans sa collection régulière et non pas dans la collection Continents noirs réservée d’habitude aux écrivains africains – comme par exemple le dernier en date de Théo Ananissho, Ténèbres à midi, sorti la même année –, il a fallu que l’éditeur lui ait trouvé quelque chose d’original.

Orginal il l’est en effet, le roman de d’Ameida. D’abord son titre élusif (Antibes n’est que le point de distination rêvé de plusieurs personnages du livre quittant la grisaille de la vie parisienne) trahit très peu un contenu qui se déploie dans différentes directions selon les personnages  principaux dont la narratrice imagine et reconstruit la vie : « Ma dame », sa patronne ; Azul ; l’Albinos ; le père ; la sœur et elle-même. D’Almeida nous offre un récit peu focalisé, quittant souvent – et sans crier gare – le Paris contemporain pour des géographies différentes ( le Togo de la narratrice et le pays natal d’Azul) et un passé récent. Côté style, on notera le long phrasé, rappelant Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, les digressions fréquentes  déclenchées soit par un mot ou par une image que l’auteur n’hésite pas à continuer en note de bas de page. Ces notes sont peut-être ce qu’il y de vraiment original chez d’Almeida. C’est la première fois que je trouve dans un roman des notes de bas de pages plutôt ‘narratives’, pour ainsi dire, qu’explicatives.

Cette originalité rend cependant la lecture du roman peu plaisante, surtout les digressions qui distraient le lecteur. Mais il ne fait aucun doute que d’Almeida a du talent, possède une grande imagination doublée d’un don d’observation : « Elle lisait son courrier. Dans son dos, une tapisserie couvrait un mur. Sa tête s’y détachait, pâle sur le vert anglais d’un complexe enchevêtrement de feuilles, verdure insolite n’appartenant à aucun arbre, jardin aussi plat et sans relief qu’un ciel à court de nuages. A l’abri des feuilles, des oiseaux au plumage terne forçaient de leur bec le creux de corolles lie-de-vin. Des clochettes blanches se balançaient au bout de longues tiges. Un oiseau avait quitté le repli des feuilles, il s’était envolé jusqu’à l’angle gauche de la tapisserie, d’où il plongeait comme une mouette vers l’eau, tête la première, ailes dépliées, bec dégoulinant de gouttes cramoisies qui flottaient au-dessus de la tête de la demoiselle, la plus basse semblant lui frôler les cheveux. Je pensai au paradis. » (166)


Koffi Anyinefa – Juin 2011